Marie Pierre FRANCOIS

QFC - Si seul Dieu est bon, alors qui est Jésus ?

Lorsque Jésus rencontre le jeune homme riche, celui-ci s’approche de lui avec une question essentielle :
📖 Mc 10:17 Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? »

Cette appellation — « Bon Maître » — contient déjà une affirmation profonde. Dans la tradition biblique, la bonté véritable appartient à Dieu seul. En appelant Jésus ainsi, le jeune homme emploie peut-être une formule de respect, mais il prononce aussi une parole dont la portée dépasse probablement ce qu’il comprend lui-même.

La réponse de Jésus l’invite précisément à réfléchir :
📖 Mc 10:18 Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul.

Jésus ne dit pas simplement : "Ne m’appelle pas bon". Il ne corrige pas seulement un usage du langage ; il renvoie son interlocuteur à la source ultime de toute bonté : Dieu.
Si seul Dieu est bon au sens absolu, alors appeler Jésus « Bon Maître » oblige à se poser une question fondamentale : Qui est donc réellement celui à qui je parle ?

Si Jésus n’est qu’un maître humain, alors le titre « bon » doit être compris dans un sens limité.
Mais si Jésus possède véritablement cette bonté parfaite qui appartient à Dieu seul, alors cette parole devient une invitation à reconnaître son identité divine.

Ainsi, cette réponse de Jésus porte en elle deux révélations inséparables :
→ elle révèle que Dieu seul est la source et la plénitude du Bien ;
→ elle conduit à s’interroger sur l’identité de Jésus lui-même, celui qui reçoit ce titre de « Bon Maître ».

Pour comprendre cette parole, il faut donc d’abord contempler ce que l’Écriture révèle de la bonté de Dieu, de la bonté de sa création, puis de l’ordre véritable selon lequel l’homme est appelé à aimer.

1️⃣ Dieu est le Bien suprême, et toute la création est bonne parce qu’elle vient de lui

Tout ce que Dieu crée est bon
La première révélation biblique concernant la création est une révélation de bonté.
Après chaque œuvre créée, Dieu déclare :
📖 Gn 1:04,10,12,18,21,25 Dieu vit que cela était bon.

Puis, après la création de l’homme :
📖 Gn 1:31 Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici, cela était très bon.
Cette affirmation est fondamentale. Tout ce que Dieu crée est bon, voire très bon. L’homme n’est pas une erreur spirituelle enfermée dans une réalité matérielle inférieure. L’homme est une créature voulue par Dieu :
📖 Gn 1:27 Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu.

L’homme est donc bon en tant que créature, non parce qu’il serait la source de sa propre bonté, mais parce qu’il reçoit son être et sa bonté de Dieu.
Toute la Bible proclame cette bonté divine :
📖 Ps 33:09 Goûtez et voyez : le Seigneur est bon !
📖 Ps 118:68 Toi, tu es bon, tu fais du bien.
Tout bien véritable trouve donc son origine en Dieu :
📖 Jc 1:17 Tout don excellent et tout cadeau parfait descendent d’en haut, du Père des lumières.

Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne :
📚 CEC n°339 Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. [...] Les diverses créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa manière, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu.

Dieu = Bon
Il faut distinguer la bonté de Dieu et celle des créatures. Dieu n’est pas seulement quelqu’un qui possède la bonté. Dieu est la bonté. La créature, elle, reçoit la bonté.

Saint Thomas d’Aquin exprime cette distinction :
📚 Somme théologique, I, q.6 Dieu est bon par essence (per essentiam) ; les créatures sont bonnes par participation (per participationem).

Ainsi, Dieu est le Bien lui-même ; les créatures participent au bien.
Comme la lune reçoit sa lumière du soleil sans être la source de la lumière, la création reçoit sa bonté de Dieu sans être la source ultime du bien.
C’est dans ce sens que Jésus peut dire : "Nul n’est bon sinon Dieu seul".

2️⃣ Le mal n’est pas une création de Dieu : il est une privation du bien

Si Dieu est bon et si sa création est bonne, une question demeure :
D’où vient le mal ?

Selon saint Augustin :
📚 Enchiridion ad Laurentium de fide, spe et caritate, chap.11 (ou §4) Tout ce qui existe est bon, en tant qu'il existe. Le mal n'est donc pas une substance. Ce que l'on appelle le mal est une privation du bien (privatio boni).

📚 Les Confessions, Livre VII, chap.12 (ou §18) J'ai cherché ce qu'était le mal, et je n'ai pas trouvé une substance.

C'est le récit de sa conversion intellectuelle. Avant, il était manichéen. Les manichéens croyaient qu'il existait deux principes éternels :
. un dieu du bien ;
. un dieu du mal.
Augustin comprend alors que cette idée est fausse.

📚 Natura boni, chap.1 Toute nature, en tant qu'elle est nature, est un bien. Le mal n'est pas une nature, mais une corruption de la nature. Le mal ne peut exister que dans un bien.

Autrement dit : s'il n'y avait plus aucun bien, il n'y aurait plus rien. Le mal ne peut jamais exister seul. Le mal ne crée rien. Il déforme, il blesse, il corrompt un bien existant.

Ainsi :
. la maladie est une privation de la santé ;
. le mensonge est une corruption de la vérité ;
. la haine est une déformation de l’amour ;
. l’injustice est une atteinte à la justice.

Même le péché suppose toujours un bien détourné.
. La liberté est bonne, mais elle peut être mal utilisée.
. L’intelligence est bonne, mais elle peut être mise au service du mensonge.
. Le désir est bon, mais il peut être désordonné.
Le mal n’est donc pas une création. Il est une blessure infligée au bien créé.

CEC n°385 Dieu est infiniment bon et toutes ses œuvres sont bonnes. Pourtant, personne n’échappe à l’expérience de la souffrance, des maux dans la nature [...] Comment le mal est-il entré dans le monde ?

CEC n°311 Dieu n’est en aucune façon, ni directement ni indirectement, la cause du mal moral. Il le permet cependant, respectant la liberté de sa créature, et, mystérieusement, il sait en tirer le bien.

Le mal apparaît lorsque la créature libre se détourne de l’ordre du bien voulu par Dieu.

3️⃣ Le véritable désordre : aimer un bien créé à la place du Bien suprême

Le problème de l’homme n’est donc pas qu’il aime les réalités créées. Elles sont bonnes.
Le problème est de les aimer d’une manière désordonnée.

Saint Augustin a profondément développé cette idée :
📚 Les Confessions, I,1 Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi.
L’homme est créé pour le Bien absolu. Mais il peut chercher dans des biens limités ce que seul Dieu peut donner. Il peut transformer un don en absolu. Un bien créé devient alors une fin ultime au lieu de rester un chemin vers Dieu.

Augustin résume cette réalité par la distinction entre :
. jouir de Dieu (frui Deo) ;
. user des créatures (uti creaturis).
Dans De doctrina christiana, I,3-5, il explique que Dieu seul doit être aimé pour lui-même, tandis que les créatures doivent être aimées en référence à lui.

L’ordre juste est donc :
Dieu → les créatures reçues comme des dons → l’homme qui en use avec sagesse.

Le désordre inverse cet ordre :
la créature → le désir humain → Dieu relégué au second plan.

C’est ce que saint Paul dénonce :
📖 Rm 1:25 Ils ont remplacé la vérité de Dieu par le mensonge, et ils ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement.

Le problème n’est pas d’aimer les biens créés.
Le problème est d’attendre d’eux une plénitude qu’ils ne peuvent pas donner.

4️⃣ Jésus est le Dieu bon venu au milieu de sa création
Après avoir rappelé que Dieu seul est bon par nature, l'Évangile révèle progressivement que Jésus possède précisément cette identité divine.

En effet, Jean ouvre son Évangile par ces paroles :
📖 Jn 1:01 Au commencement était le Verbe, le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. 03 Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut.

Celui qui parle au jeune homme riche n'est donc pas une créature parmi les autres.
Il est le Verbe éternel par qui toute chose a été créée. Or la Genèse nous a montré que toute la création est bonne parce qu'elle procède de Dieu. Le Christ ne se présente pas seulement comme un maître qui montre le chemin vers le bien. Il affirme être lui-même le chemin, la vérité et la vie (Jn 14:06) ; il est celui par qui tout bien créé est venu à l'existence.

Jésus déclare également :
📖 Jn 10:11 Je suis le bon berger.
Dans l'Ancien Testament, c'est Dieu lui-même qui se présente comme le berger de son peuple (Ps 22 ; Ez 34). En reprenant ce titre, Jésus accomplit cette promesse divine.
Les autorités religieuses comprennent d'ailleurs parfaitement la portée de ses paroles :
📖 Jn 10:33 Ce n'est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème : parce que toi, qui es un homme, tu te fais Dieu.

Ainsi, lorsque Jésus répond au jeune homme : "Pourquoi m'appelles-tu bon ? Personne n'est bon sinon Dieu seul", il ne refuse pas le titre de "Bon Maître". Il invite à découvrir ce que tout l'Évangile révélera : le seul véritablement bon est aussi celui qui est Dieu, Créateur et Bon Berger venu chercher ses brebis.

CONCLUSION

Jésus ne cherche pas à détourner de lui le titre de « Bon Maître ». Il invite son interlocuteur à en découvrir toute la portée. Si Dieu seul est bon par nature, si toute créature reçoit de lui sa bonté, et si le Verbe est Dieu, par qui tout a été créé, alors appeler Jésus « Bon » n'est plus rendre hommage à un maître exceptionnel : c'est reconnaître en lui le Dieu vivant venu demeurer au milieu de sa création.

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