Certaines paroles de l'Écriture semblent si étonnantes qu'elles nous déroutent. Parmi elles, cette affirmation de Paul est sans doute l'une des plus saisissantes : Dieu l'a fait péché pour nous.
Faut-il comprendre que Jésus est devenu pécheur ? Qu'il aurait perdu sa sainteté ou même été séparé de son Père ? Une telle lecture contredirait pourtant toute la Bible.
Comme souvent, la difficulté ne vient pas de l'Écriture elle-même, mais d'une lecture isolée d'un seul verset. Pour comprendre cette phrase, il faut la replacer dans son contexte, revenir au texte grec, puis parcourir toute l'histoire du salut. On découvre alors que Paul ne formule pas une idée nouvelle : il résume en une seule phrase tout le mystère de la Rédemption annoncé depuis l'Ancien Testament.
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Avant même de dire que Dieu l'a « fait péché », Paul commence par une affirmation décisive :
Le verbe grec γινώσκω [ginôskô] ne désigne pas seulement une connaissance intellectuelle ; il signifie aussi faire personnellement l'expérience de quelque chose. Paul affirme donc que le Christ n'a jamais fait l'expérience du péché, qu'il n'en a jamais été l'auteur ni le complice.
Cette vérité est constamment répétée dans le Nouveau Testament :
Le Christ demeure donc le Saint de Dieu (Mc 1:24), le Fils bien-aimé du Père (Mt 3:17 ; 17:05). Sa Passion ne change pas ce qu'il est. Elle manifeste jusqu'où va son amour.
Que signifie alors l'expression : « Dieu l'a fait péché » ?
Le grec emploie le verbe ποιέω [poieô] = faire, établir, constituer.
Paul ne dit pas que Dieu l'a rendu pécheur. Il utilise une formule volontairement paradoxale qui appelle une lecture à la lumière de toute l'Écriture.
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Depuis les premières pages de la Bible, un lien indissociable unit le péché et la mort.
Dieu avertit Adam :
Paul résume ensuite toute cette histoire :
Puis il ajoute :
Et encore :
Le problème fondamental de l'humanité n'est donc pas seulement la souffrance ou la mort, mais le péché qui donne à la mort son pouvoir.
L'Ancien Testament annonce déjà que ce fardeau pourra être porté par un autre.
Le Lévitique 16 présente les sacrifices d'expiation et, surtout, le rite du bouc émissaire [1]. Le grand prêtre impose les mains sur le bouc et confesse les fautes du peuple avant qu'il ne les emporte symboliquement au désert. L'animal ne devient pas coupable ; il porte le péché du peuple.
Cette image prépare la prophétie du Serviteur souffrant :
Lorsque Jean Baptiste désigne Jésus, il annonce l'accomplissement de ces figures :
Le verbe grec αἴρω [airô] signifie à la fois porter, prendre et enlever. Le Christ ne se contente donc pas de pardonner le péché : il le prend sur lui afin de le supprimer.
C'est dans cette lumière que l'on comprend la parole de Paul.
Dire que Dieu a « fait péché » son Fils signifie que le Père l'a établi comme celui qui assume librement tout ce que le péché a produit : la souffrance, la condamnation, la mort. Le Christ ne devient jamais pécheur ; il devient l'Agneau innocent qui porte le péché du monde pour en détruire le pouvoir.
Cette même idée apparaît ailleurs chez saint Paul :
Il ne devient pas moralement maudit ; il accepte les conséquences de la malédiction afin de nous en délivrer.
L'auteur de la Lettre aux Hébreux reprend cette même perspective :
Et Pierre résume admirablement ce mystère :
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La seconde moitié du verset révèle enfin le but de toute cette œuvre :
Paul ne décrit pas seulement la Passion ; il révèle son fruit. Le Christ prend sur lui ce qui appartient à notre condition blessée :
* le poids du péché ;
* la souffrance ;
* la mort.
En retour, il nous communique ce qui appartient à sa propre vie :
* la justice ;
* la sainteté ;
* la communion avec le Père ;
* la vie éternelle.
Ce mouvement traverse toute l'œuvre du salut.
Paul écrit encore :
De même, le Fils de Dieu assume notre condition humaine afin de nous faire participer à sa vie divine.
Cette logique commence avec l'Incarnation, se manifeste pleinement à la Croix et s'achève dans la Résurrection.
Sur la Croix, le mal semble triompher. Pourtant, c'est précisément là que le Christ détruit son pouvoir.
Comme l'affirme Paul :
La victoire du Christ ne consiste pas à éviter la souffrance, mais à la transformer en offrande. Il entre volontairement dans le domaine où le péché exerçait sa domination pour en briser définitivement la puissance.
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CONCLUSION
La phrase de Paul ne cherche pas à scandaliser mais à émerveiller. Elle nous révèle jusqu'où Dieu est allé pour sauver l'homme. Celui qui n'a jamais connu le péché n'a pas gardé jalousement son innocence : il l'a offerte. Non pour partager notre faute, mais pour partager notre destinée et l'ouvrir de l'intérieur à la vie de Dieu.
Devant un tel mystère, le chrétien comprend que le salut n'est pas seulement un pardon accordé de loin. En Jésus Christ, Dieu est venu rejoindre l'humanité jusque dans les conséquences les plus profondes du péché afin qu'aucune nuit ne soit désormais privée de sa lumière. La Croix n'est donc pas le signe d'un Dieu qui abandonne son Fils, mais celui d'un Dieu qui refuse d'abandonner ses enfants.
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[1] voir Le bouc émissaire
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COLLECTION
1. Agonie ou premier combat de la Passion
2. Dieu l’a fait « péché » ?