Pourquoi Pie IX a voulu mettre fin à certains excès des ultramontains concernant la papauté en convoquant le concile de Vatican I
Au milieu du XIXᵉ siècle, la question de l’infaillibilité pontificale est l’objet de controverses internes aiguës.
Le courant ultramontain, dominant dans certains milieux journalistiques et théologiques, tend à étendre indûment le champ de l’infaillibilité, au-delà de ce que la Tradition permettait.
Ces excès suscitent une réaction du camp modéré, inquiet non seulement des conséquences théologiques, mais aussi de l’impact public de telles affirmations dans un monde largement hostile à l’Église (libéralisme, rationalisme, anticléricalisme).
II. Six exemples d'expressions ultramontaines excessives
1. William George Ward (Angleterre, ca. 1864–1865)
Citation originale (anglais) :
“…his every doctrinal pronouncement is infallibly guided by the Holy Ghost…”
— William George Ward, vers 1864–1865
Traduction française :
« …chacune de ses déclarations doctrinales est guidée de manière infaillible par le Saint-Esprit… »
Analyse :
Ward attribue au pape une infaillibilité généralisée, couvrant toute déclaration doctrinale, sans distinction entre enseignement solennel et enseignement ordinaire ( au sens de quotidien ou habituel).
Une telle position abolit toute limite fonctionnelle à l’infaillibilité.
Position opposée (camp modéré) :
“It is evident that the Pope may err in his ordinary teachings and writings; infallibility is reserved to acts formally defining doctrine for the whole Church.”
— John Henry Newman, docteur de l'Eglise, 1864
« Il est évident que le pape peut se tromper dans ses enseignements et écrits ordinaires ; l’infaillibilité est réservée aux actes définissant formellement la doctrine pour toute l’Église. »
2. Louis Veuillot (France, milieu du XIXᵉ siècle)
Citation originale (français) :
« L’infaillibilité du pape est l’infaillibilité de Jésus-Christ lui-même. »
— Louis Veuillot
Analyse :
Veuillot opère une identification quasi christologique entre le pape et le Christ, ce qui revient à diviniser la fonction pontificale au-delà de tout cadre doctrinal précis.
Position opposée (camp modéré) :
“The Pope speaks infallibly only when he intends to bind the whole Church on matters of faith or morals; outside this, he is a man like any other.”
— Cardinal Franzelin, théologien personnel de Pie IX durant le concile, 1860
« Le pape parle infailliblement seulement lorsqu’il a l’intention de lier toute l’Église sur des questions de foi ou de mœurs ; en dehors de cela, il est un homme comme les autres. »
3. La Civiltà Cattolica (Rome, années 1860)
Citation originale (italien) :
« Quando il Papa medita, è Dio che pensa attraverso di lui. »
— La Civiltà Cattolica, années 1860
Traduction française :
« Quand le pape médite, c’est Dieu qui pense à travers lui. »
Analyse :
Cette formule suggère une assistance divine permanente, y compris dans la pensée intime du pape, impliquant de fait une infaillibilité continue, étrangère à la tradition ecclésiale.
Position opposée (camp modéré) :
“The Pope is not infallible in private or informal matters; only formal definitions for the universal Church are protected from error.”
— Cardinal Franzelin, 1860
« Le pape n’est pas infaillible dans les affaires privées ou informelles ; seules les définitions formelles pour l’Église universelle sont protégées de l’erreur. »
4 — Saint François de Sales (1596)
Formulation papaliste forte (gravement exploitée par les ultramontains plus tard)
« Le pape peut errer comme homme privé, mais comme pape il ne peut errer lorsqu’il enseigne l’Église. »
— Saint François de Sales, Les Controverses, 1596
Opinion inverse modérée (théologie conciliariste)
Citation (latin)
« Papa potest errare etiam in fide, nisi Ecclesia universalis consentiat. »
— Jean Gerson, De auferibilitate Papae, vers 1409
Traduction française
« Le pape peut errer même en matière de foi, à moins que l’Église universelle n’y consente. »
Opposition doctrinale claire
François de Sales : impossibilité d’erreur du pape enseignant l’Église
Gerson : refus explicite de toute infaillibilité personnelle, même doctrinale, sans réception ecclésiale
Cette opposition montre que la thèse de l’infaillibilité personnelle n’est nullement consensuelle dans la tradition.
5 — Mgr Louis-Gaston de Ségur (1860)
Ultramontanisme providentialiste excessif
Citation (français)
« Le pape, quand il enseigne, ne peut pas se tromper ; Dieu ne le permettrait pas. »
— Mgr de Ségur, Le Pape, 1860
Opinion inverse modérée (école romaine pré-Vatican I)
Citation (latin)
« Non omnis doctrina Pontificis Romani est infallibilis. »
— Melchior Cano, De locis theologicis, 1563
Traduction française
« Toute doctrine du Pontife romain n’est pas infaillible. »
Opposition doctrinale claire
De Ségur : infaillibilité générale fondée sur la Providence
Cano : distinction nette entre enseignement pontifical et infaillibilité
Cano est capital : théologien dominicain, autorité majeure, souvent cité contre les excès ultramontains au XIXᵉ siècle.
6 — Cardinal Pie de Poitiers (vers 1858–1862)
Sacralisation christologique extrême
« Le pape n’est pas seulement le représentant de Jésus-Christ, il est Jésus-Christ lui-même caché sous le voile de la chair. »
— Cardinal Pie, Sermons, vers 1858–1862
Opinion inverse modérée (théologie anglaise anti-maximaliste)
Citation (anglais)
“The Pope is not inspired; inspiration ended with the Apostles.”
— John Henry Newman, Letter to the Duke of Norfolk, 1865
Traduction française
« Le pape n’est pas inspiré ; l’inspiration s’est arrêtée avec les Apôtres. »
Opposition doctrinale frontale
Cardinal Pie : quasi-identité ontologique pape / Christ
Cardinal Newman, docteur de l'Eglise refus absolu de toute inspiration permanente, donc rejet d’une infaillibilité diffuse ou personnelle
III. La réponse de Pie IX : le texte strict de Pastor aeternus (1870)
Face à ces excès, le Concile Vatican I, sous Pie IX, définit rigoureusement et restrictivement l’infaillibilité pontificale.
Texte latin strict (Pastor aeternus, 18 juillet 1870)
« Romanus Pontifex, cum ex cathedra loquitur, id est cum omnium Christianorum Pastoris et Doctoris munere fungens, pro suprema sua Apostolica auctoritate doctrinam de fide vel moribus ab universa Ecclesia tenendam definit, per assistentiam divinam ipsi in beato Petro promissam, ea infallibilitate pollere, qua divinus Redemptor Ecclesiam suam in definienda doctrina de fide vel moribus instructam esse voluit. »
Traduction française
« Le Pontife romain, lorsque parlant ex cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant la charge de Pasteur et Docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, une doctrine concernant la foi ou les mœurs qui doit être tenue par l’Église universelle, jouit, par l’assistance divine qui lui a été promise dans la personne du bienheureux Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Église fût pourvue lorsqu’elle définit la doctrine sur la foi ou les mœurs. »
Portée décisive :
* l’infaillibilité est conditionnelle,
* fonctionnelle,
* strictement limitée à des définitions solennelles,
et exclut explicitement toute pensée privée, méditation ou enseignement ordinaire.
IV. Conclusion : Sauver la crédibilité ecclésiale dans un Monde hostile
Ces disputes internes ne furent pas seulement théologiques : elles eurent une portée publique et politique majeure.
Les excès ultramontains de Veuillot, Ward, cardinal Pie, Mgr de Segur ou de La Civiltà Cattolica risquaient de mettre gravement à mal le crédit de l’Église, en donnant l’image d’une institution affirmant une infaillibilité absolue, permanente et quasi divine de son chef.
Dans un XIXᵉ siècle marqué par l’anticléricalisme, le rationalisme et la méfiance envers l’autorité religieuse, de telles affirmations offraient aux adversaires de l’Église des arguments puissants pour la disqualifier intellectuellement et la présenter comme irrationnelle ou despotique.
La définition de Pastor aeternus apparaît dès lors comme :
* une clarification doctrinale,
* mais aussi une mesure de sauvegarde de la crédibilité ecclésiale.
En circonscrivant strictement l’infaillibilité, Pie IX ne cède pas aux excès ultramontains :
il les neutralise, protège la cohérence interne de la foi, et permet à l’Église de soutenir un dialogue rationnel avec un monde largement hostile.
L’infaillibilité, ainsi définie, n’est pas un absolutisme, mais un charisme rare, encadré et au service de la vérité, précisément pour éviter les dérives que les ultramontains avaient contribué à rendre plausibles.