« Tout à Jésus par Marie »
La doctrine catholique qui proclame la Très Sainte Vierge Reine du Ciel ne procède ni d’une pieuse exagération populaire, ni d’un simple langage poétique destiné à honorer la Mère de Dieu.Elle découle, selon la tradition constante de l’Église, de vérités dogmatiques profondes : la maternité divine de Marie, sa participation unique à l’œuvre rédemptrice du Christ, son exaltation au-dessus des anges et des saints, enfin sa royauté spirituelle auprès du Roi éternel, Jésus-Christ.
L’Église ancienne, les Pères, les docteurs, la liturgie, les théologiens scolastiques et le magistère romain ont unanimement reconnu à Marie ce titre de Reine.
Bien avant les définitions et les formules modernes, les fidèles invoquaient déjà :
« Regina Cæli », « Regina Angelorum », « Regina Sanctorum omnium ».
Cette royauté mariale appartient donc au dépôt vivant de la tradition catholique.
Il convient d’en exposer les fondements.
La royauté de Marie découle premièrement de la royauté du Christ.
Notre-Seigneur Jésus-Christ est Roi par nature et par conquête.
Il est Roi éternel comme Verbe de Dieu, car tout a été créé par Lui et pour Lui.
Il est encore Roi comme Messie et Rédempteur, ayant racheté le monde par Son Sang.
Or la Sainte Vierge est Sa véritable Mère selon la chair.
Elle a donné au Verbe incarné Son humanité sainte. Ainsi, selon l’ordre voulu par Dieu, la dignité royale du Fils rejaillit sur la Mère.
Dans les monarchies anciennes d’Israël, la reine n’était pas ordinairement l’épouse du roi, mais sa mère. La Gebirah, la « grande dame », siégeait à la droite du roi et intercédait auprès de lui. Bethsabée auprès de Salomon en offre la figure :
« Le roi se leva au-devant d’elle, se prosterna devant elle, et il s’assit sur son trône ; on plaça un siège pour la mère du roi, et elle s’assit à sa droite. »
(III Rois II, 19)
Les Pères de l’Église ont vu dans cette scène une préfiguration de Marie auprès du Christ glorieux. Si Jésus est Roi des rois, Marie est donc, analogiquement et par participation, Reine-Mère dans le Royaume messianique.
Cette royauté n’est point une égalité avec Dieu. Marie demeure une créature, infiniment inférieure à la Sainte Trinité.
Mais Dieu a voulu l’élever au-dessus de toutes les créatures, afin qu’elle soit la plus parfaite image de Sa sagesse, de Sa sainteté et de Sa miséricorde.
Or cette exaltation de Marie est liée dès l’origine au mystère de la lutte contre le démon. Dès la Genèse, après la chute d’Adam et d’Ève, Dieu adresse au serpent cette parole prophétique :
« Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et sa race ; elle t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. »
(Genèse III, 15)
Toute la tradition catholique voit dans cette Femme la Très Sainte Vierge Marie.
Le serpent ancien est Satan ; la descendance de la Femme est d’abord le Christ, vainqueur du démon, mais aussi tous ceux qui appartiennent à Jésus-Christ par la grâce.
Ainsi Marie apparaît déjà comme la nouvelle Ève, opposée à l’ancienne.
La première Ève, encore vierge, écouta le serpent et entraîna l’homme dans la désobéissance et la mort. Marie au contraire, Vierge immaculée, accueillit la parole de l’ange avec foi et donna au monde le Sauveur.
Saint Irénée écrit :
« Le nœud de la désobéissance d’Ève fut dénoué par l’obéissance de Marie. »
Et encore :
« Ce qu’Ève avait lié par son incrédulité, Marie l’a délié par sa foi. »
Là où Ève fut associée à Adam dans l’œuvre de ruine, Marie fut associée au nouvel Adam dans l’œuvre de rédemption.
C’est pourquoi les anciens auteurs ecclésiastiques aiment contempler la Sainte Vierge comme celle qui écrase la tête du serpent infernal. Non certes par sa propre puissance, mais par la grâce de Dieu et par son union parfaite avec son divin Fils.
Satan n’a jamais eu sur elle le moindre empire ; elle fut conçue sans péché, demeura toujours immaculée, et sa maternité spirituelle enfante sans cesse des âmes au Christ.
La royauté de Marie dérive aussi de sa maternité divine.
Le concile d’Éphèse, en 431, proclama solennellement que Marie est véritablement Mère de Dieu, « Theotokos ».
Dès lors, toute la théologie mariale se déploie avec une clarté plus grande. Si elle est Mère du Roi éternel incarné, elle possède nécessairement une dignité royale singulière.
Saint Jean Damascène écrit :
« Elle est devenue véritablement la souveraine de toute créature lorsqu’elle devint Mère du Créateur. »
Saint Alphonse de Liguori dit pareillement :
« Parce qu’elle est Mère d’un Roi, elle est avec raison regardée comme Reine. »
Il faut comprendre ici que la grandeur de Marie ne vient point d’elle-même, mais de Dieu seul.
Toutes ses prérogatives procèdent de sa relation unique avec le Verbe incarné. Plus le Christ est exalté, plus apparaît la dignité incomparable de Celle qu’Il a choisie pour Mère.
La royauté de Marie provient encore de sa coopération à la Rédemption.
Selon la doctrine traditionnelle, la Sainte Vierge fut associée intimement à l’œuvre du salut.
Non certes comme cause principale — car Jésus-Christ seul est Rédempteur au sens propre — mais comme associée subordonnée et parfaitement unie au sacrifice du Sauveur.
Depuis l’Annonciation jusqu’au Calvaire, Marie adhéra sans réserve à la volonté divine.
Elle donna son consentement à l’Incarnation ; elle offrit son Fils au Temple ; elle Le suivit jusqu’à la Croix ; elle souffrit spirituellement avec Lui dans une compassion ineffable.
Au pied de la Croix s’accomplit également sa maternité universelle. Lorsque le Sauveur dit à saint Jean :
« Voici votre mère »
la tradition catholique a toujours compris que Jean représentait alors tous les fidèles.
Ainsi Marie devient véritablement la Mère spirituelle des chrétiens.
Elle enfante les âmes à la vie de la grâce ; elle veille sur elles ; elle les protège contre les assauts du démon ; elle les conduit à son Fils.
Cette maternité spirituelle apparaît encore dans l’Apocalypse de saint Jean.
Après la vision de la Femme revêtue du soleil, le texte sacré déclare :
« Le dragon entra en fureur contre la femme, et il s’en alla faire la guerre au reste de sa descendance, à ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus-Christ. »
(Apocalypse XII, 17)
Les docteurs catholiques ont vu dans cette Femme la Sainte Vierge Marie, glorifiée dans le Ciel et continuellement combattue par Satan.
Or quels sont ses enfants ? Le texte répond lui-même : ceux qui gardent les commandements de Dieu et demeurent fidèles à Jésus-Christ.
Les fidèles sont donc véritablement la descendance spirituelle de Marie.
Elle est leur Mère dans l’ordre surnaturel.
Le chrétien ne doit pas seulement honorer Marie extérieurement ; il doit la recevoir intérieurement comme sa propre mère, selon le testament du Calvaire.
Les saints ont constamment vécu cette vérité. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort enseigne que Dieu veut former Ses élus dans le sein spirituel de Marie, comme Jésus-Christ Lui-même y fut formé selon la chair.
De là vient la confiance immense des peuples catholiques envers la Sainte Vierge. Le fidèle se réfugie sous son manteau maternel, certain qu’elle protège ses enfants contre le serpent infernal.
L’Assomption manifeste et consomme cette royauté.
La tradition catholique enseigne que la Très Sainte Vierge, après le terme de sa vie terrestre, fut élevée corps et âme dans la gloire céleste.
Cette glorification parfaite convenait à Celle qui avait porté le Saint des saints dans son sein virginal.
Or l’Assomption conduit naturellement au couronnement céleste de Marie. Les artistes chrétiens ont souvent représenté la Sainte Trinité plaçant sur son front une couronne royale. Cette image traduit une vérité théologique : Marie règne désormais dans le Ciel avec son Fils.
Elle règne non comme une souveraine indépendante, mais comme médiatrice maternelle et dispensatrice des grâces.
La théologie traditionnelle enseigne volontiers que toutes les grâces nous viennent par Marie, non parce que Dieu en aurait absolument besoin, mais parce qu’Il a voulu associer sa Mère à l’économie du salut. Ainsi la royauté mariale s’exerce principalement dans l’ordre spirituel.
Elle est Reine des anges, parce qu’elle possède une gloire supérieure à tous les chœurs angéliques.
Elle est Reine des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, des vierges et de tous les saints.
Elle est Reine des familles chrétiennes, des nations catholiques, des missions, des âmes du purgatoire.
Elle est surtout Reine des cœurs, car son règne est un règne de douceur, de miséricorde et d’intercession.
Les saints ont exalté cette royauté avec une ferveur admirable.
Saint Bernard appelle Marie :
« Notre souveraine, notre médiatrice, notre avocate. »
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort enseigne que Jésus est venu au monde par Marie et qu’Il veut régner dans les âmes par elle.
Le peuple chrétien lui-même a constamment manifesté cette foi par les antiennes mariales :
« Salve Regina »,
« Regina Cæli »,
« Ave Regina Cælorum ».
La piété catholique traditionnelle a toujours considéré le couronnement des statues de la Sainte Vierge comme un symbole de sa royauté céleste véritable.
Cette doctrine porte enfin une signification spirituelle profonde.
Le règne de Marie est le règne de l’humilité exaltée. Dieu a voulu confondre l’orgueil du monde par une humble Vierge de Nazareth.
Celle qui se disait « la servante du Seigneur » a été élevée au-dessus de toute créature.
Ainsi s’accomplit le Magnificat :
« Il a renversé les puissants de leurs trônes, et Il a exalté les humbles. »
La couronne de Marie est d’abord la récompense de son obéissance parfaite, de sa pureté sans tache, de sa fidélité absolue à la grâce.
Aussi les âmes chrétiennes doivent-elles reconnaître son autorité maternelle et se placer sous sa protection royale.
Les anciens peuples catholiques se regardaient volontiers comme les sujets de la Sainte Vierge.
Des royaumes entiers furent consacrés à son Cœur Immaculé.
Des armées combattirent sous son étendard.
Les cathédrales, les sanctuaires, les confréries et les ordres religieux attestent cette conviction universelle : Marie est véritablement Reine.
Mais son sceptre n’est point celui des puissances terrestres.
Elle règne par l’amour, par la prière, par l’intercession et par la grâce.
Son royaume est celui des âmes fidèles conduites vers Jésus-Christ.
Toute la tradition catholique résume cette vérité dans une formule simple et majestueuse :
« Ad Jesum per Mariam » — « À Jésus par Marie. »
Car la royauté de la Sainte Vierge n’a d’autre fin que de conduire les hommes au règne éternel de son divin Fils.