Au cours de la fête de la Dédicace, les autorités juives reprochent à Jésus de se faire l'égal de Dieu.
Jésus répond alors par une citation surprenante :
Pour comprendre cette réponse, il faut parcourir toute la Bible et distinguer trois niveaux de langage :
- le langage de la représentation ;
- le langage de la ressemblance ;
- le langage de la filiation.
Les Pères de l'Église ont largement développé cette distinction.
Le contexte répond lui-même. En effet, Dieu reproche à ses interlocuteurs
- de rendre des jugements injustes ;
- de favoriser les méchants ;
- de ne pas défendre les pauvres.
Le psaume décrit donc des personnes exerçant une autorité judiciaire.
Le v. 07 confirme cette lecture : Vous mourrez comme des hommes. Ils ne sont donc pas Dieu par nature.
Des exégètes modernes rappellent que le premier verset évoque aussi un conseil céleste, comparable à celui décrit dans :
Cette lecture considère que les « dieux » sont d'abord des êtres célestes. Saint Augustin, en revanche, interprète le psaume comme visant principalement les hommes investis d'une autorité, en particulier les juges d'Israël.
La tradition catholique actuelle reconnaît que les deux lectures sont discutées par les exégètes. Cependant, dans l'argument de Jésus en Jn 10, c'est surtout l'application à des personnes recevant la parole de Dieu qui est mise en avant.
Moïse ne devient évidemment pas Dieu. Il reçoit une mission :
- parler au nom de Dieu ;
- exercer son autorité.
Le mot « dieu » désigne donc une fonction de représentation.
. Pour Saint Augustin, les « dieux » du Psaume 81 sont des hommes qui ont reçu de Dieu une responsabilité, mais qui seront jugés parce qu'ils ont mal exercé leur mission. Ils sont appelés « dieux » par participation à une fonction, non parce qu'ils possèdent la nature divine.
Le deuxième niveau ne concerne plus une mission mais l'être même de l'homme.
L'homme possède une dignité que ne reçoit aucune autre créature terrestre.
L'homme reçoit directement son existence de Dieu.
Cette parole ne signifie pas que l'homme est devenu Dieu. Elle rappelle que l'homme possède désormais une connaissance morale qui le rapproche de Dieu, tout en demeurant une créature.
. Saint Irénée de Lyon voit dans l'homme l'image de Dieu appelée à grandir jusqu'à la communion avec Lui. Pour Irénée, l'homme n'est pas créé parfait mais destiné à être progressivement configuré à Dieu par le Christ. Cette vision est développée dans Contre les hérésies, livre V.
. Saint Athanase d'Alexandrie résume cette vocation par sa célèbre formule : « Le Verbe s'est fait homme afin que nous devenions divinisés »
Cette « divinisation » (theosis) ne signifie jamais que l'homme devient Dieu par nature ; elle désigne une participation à la vie divine par la grâce, rendue possible parce que le Christ est véritablement Dieu.
La Bible emploie cette expression selon plusieurs degrés.
Les « fils de Dieu » désignent ici les anges, créatures spirituelles créées directement par Dieu.
La généalogie de Jésus s'achève ainsi :
Adam est appelé fils de Dieu parce qu'il est créé immédiatement par Dieu.
Les prophètes développent cette relation :
Israël est fils de Dieu par élection et par alliance.
Les chrétiens deviennent fils par adoption.
Ici, le sens change radicalement. Le Christ n'est pas fils :
- par création ;
- par mission ;
- par adoption.
Il est le Fils unique, engendré de toute éternité par le Père.
. Saint Athanase d'Alexandrie insiste contre l'arianisme : si le Fils n'était qu'une créature, il ne pourrait pas communiquer la vie divine aux hommes. C'est précisément parce qu'il est Fils par nature que les hommes peuvent devenir fils par grâce. Cette idée est développée dans Discours contre les Ariens (Orationes contra Arianos).
_______
Conclusion
L'argument de Jésus en Jean 10 ne consiste pas à nier sa divinité, mais à conduire progressivement ses auditeurs vers elle. L'Écriture montre déjà que Dieu peut communiquer à ses créatures certains de ses privilèges :
- son autorité (les « dieux » du Ps 81),
- son image (Genèse),
- sa paternité (Adam, Israël, les croyants).
Les Pères de l'Église voient dans cette progression une pédagogie divine : Dieu élève progressivement l'homme jusqu'à la communion avec Lui, sans jamais abolir la distinction entre le Créateur et la créature. C'est pourquoi ils distinguent toujours la participation (par grâce) de la nature (propre à Dieu seul). Le Christ est Fils par nature ; les hommes deviennent fils par adoption et sont appelés à participer à la vie divine, non à devenir Dieu par essence. Cette distinction constitue l'un des fondements de la théologie catholique de la filiation divine.