Lettre bouleversante d'un ami. Publiée avec son autorisation.
Je t'écris aujourd’hui pour te partager une réflexion très personnelle, un peu comme elle me vient, mais elle bouleverse tellement ma vie spirituelle que j'avais besoin de t'en parler.
Tu sais que cela fait quinze ans que je chemine dans le milieu traditionaliste. Comme toi, j’y ai cherché un refuge contre le relativisme de notre époque, le manque de transcendance et les discours parfois trop mondains de nos autorités ecclésiastiques actuelles. Pendant tout ce temps, je pensais sincèrement avoir trouvé la seule voie solide.
Pourtant, en me replongeant depuis quelques mois dans l’Évangile, sans aucun filtre, j’ai vécu un véritable choc spirituel.
Je me nourrissais souvent de petits livres de piété du XIXe siècle, comme le célèbre "Pensez-y bien" que tu connais bien. Et je viens de réaliser qu'à force de lire ces textes, j'étais entré inconsciemment dans une forme de commerce avec Dieu. Je passais mon temps à multiplier les efforts, les sacrifices et les privations « à la force du poignet », avec l'angoisse permanente de ne pas en faire assez. J'essayais, au fond, de mériter l'amour de Jésus et de gagner mon salut par peur du châtiment.
Or, en relisant le chapitre 9 de saint Matthieu, j'ai pris conscience que c’est précisément ce légalisme que Jésus combat chez les pharisiens. Ceux-ci reprochaient aux disciples de ne pas jeûner. Jésus leur répond que l'on ne jeûne pas pour accomplir une performance ou remplir une obligation, mais simplement parce que l'Époux n'est pas là. Le jeûne chrétien n'est pas une monnaie d'échange pour acheter les faveurs de Dieu, c'est l'expression d'un manque amoureux.
C’est là que j’ai mesuré toute l’ironie de ma situation, et plus largement celle du milieu traditionaliste, et c'est presque à en rire tellement c'est flagrant. Pour fuir le laxisme d'aujourd'hui, je me suis réfugié dans le rigorisme d'autrefois. Mais ce que je n'avais pas vu, c'est que ce rigorisme des derniers siècles est le père direct du laxisme actuel. Pendant des générations avant le Concile, la pastorale des hommes d'Église a été axée sur la peur, la culpabilité et le contrôle minutieux des consciences. On a tellement serré la vis et infantilisé les fidèles que la cocotte-minute a fini par exploser. Le jour où le Concile a voulu redonner de l'air, toute une génération a confondu la liberté avec le grand n'importe quoi, parce qu'on ne leur avait jamais appris à être des adultes spirituels.
L'ironie totale, c'est que notre milieu traditionaliste veut soigner le cancer actuel en réinjectant le virus d'origine. Il veut revenir à un système rigide qui a précisément produit et provoqué le désastre qu'il essaie de combattre aujourd'hui. On adore la cause tout en pleurant sur les effets !
Cette prise de conscience m'a libéré d'un poids immense. Les hommes d'Église restent des hommes, soumis aux limites de leur temps : ceux d'autrefois ont blessé les âmes par excès de dureté, tandis que beaucoup d'aujourd'hui les égarent par excès de compromission avec le monde.
J'ai donc décidé de faire un pas de côté. Je garde précieusement les sacrements et la foi objective de l'Église, mais je ne confie plus ma vie intérieure aux systèmes et aux humeurs des hommes d'Église, qu'ils soient "conciliaires" ou "traditionalistes". Je ne donnerai désormais plus ma confiance dans nos clercs de la Tradition qui m'apparaissent aujourd’hui comme à côté de la plaque. Je choisis résolument de revenir au Christ de l'Évangile. Passer de la peur de mal faire pour être aimé de Lui à l'accueil gratuit de Sa Miséricorde change absolument tout pour moi. Je n'ai pas à me sauver par mes propres forces : Il l'a déjà fait et il continue de le faire. Je n'ai plus à mendier ou à mériter son amour, il m'aime déjà pleinement, je n'ai plus qu'à répondre à son amour dans un immense élan de gratitude. Je suis bouversé par un Dieu si grand d'amour et de bonté.
Je tenais simplement à te partager cette joie et cette liberté retrouvées.
En Christ, N."