Lux Æterna

​Tradition Vivante ou fixisme anachronique?

​Tradition Vivante ou fixisme anachronique?
​L'idéologie Lefevriste ne repose pas seulement sur un simple attachement liturgique, mais sur une lecture particulière de la crise de la foi chez les catholiques, sur le postulat que tout est de la faute de Vatican2 et des papes modernes qui l'ont mis en oeuvre, mais aussi l'idée que le Lefebvrisme se fait de la Tradition. Il y a une confusion entre "Tradition (T)" comme dépôt divin, avec "traditions (t)" comme "sédimentations" historiques, la Fraternité s'enferme dans un "fixisme" qui nie l'action continue de l'Esprit Saint dans l'Église. En effet l'Église avec sa Tradition (T) est un organisme vivant dont l'âme est l'Esprit-Saint.

​Une erreur de catégorie?
Pour la théologie catholique, la Tradition n'est pas un musée, mais un processus vivant de transmission (Traditio) des Vérités divines révélées et explicitées par l'Église au cours du temps. Le dépôt de la foi est en lui-même clos après la mort du dernier apôtre, cependant en vertu de l'action du Saint-Esprit il se développe en se précisant au cours des âges.
​Le Lefebvrisme élève des éléments de « petite tradition » (langue latine, formes rituelles tridentines, structures politiques du XIXe, réponse de l'Église a certains defis de son époque) au rang de normes divines immuables.
​Comme l'enseignait saint Vincent de Lérins, le dogme progresse « eodem sensu eademque sententia » (dans le même sens et la même pensée). L'expression de ces dogmes peuvent varier selon les époques ou les circonstances. Certaines approches peuvent être abandonnées au profit d'autres plus adaptées. Le tout sous la mouvance de l’Esprit-Saint qui n'abandonne jamais l'Église et ses pasteurs "sub petro cum petro".
"Sacraliser" et "figer" une époque particulière de la vie de l'Église (la période tridentine ou l'Église du 19⁰ siècle) revient à commettre l'erreur de l'archéologisme, condamnée par Pie XII dans Mediator Dei.

​1er exemple : la Liberté Religieuse.
​La FSSPX accuse le Concile (déclaration Dignitatis Humanae) de contredire le magistère antilibéral de Pie IX (Quanta Cura).

​L'affirmation de la FSSPX : Si l'Église a condamné la liberté religieuse en 1864, elle ne peut l'enseigner en 1965 sans se nier.

​La méprise de la FSSPX : Cette lecture ignore la distinction entre le principe et son application.
​Le principe immuable sont l'obligation pour l'homme de chercher la vérité et l'idée que l'erreur n'a pas de droit.
​L'application (la condamnation du XIXe) visait un relativisme d'État niant Dieu.
​Le changement de contexte historique d'une Église minoritaire sans pouvoir au milieu de nombreuses traditions religieuses déplace la question sur le plan de l'anthropologie théologique : la foi ne peut être authentique que si elle est libre. Le Concile n'a pas validé l'erreur, il a sanctuarisé la dignité de la personne contre la coercition étatique.

​2ème exemple: l'Œcuménisme.
​Le refus de l'engagement œcuménique (Unitatis Redintegratio) procède d'une vision de l'Église comme structure purement juridique et comme une espèce de citadelle assiégée en dehors de laquelle c'est le néant, l'absence absolue de vérité même simplement partielle, le vide Ecclesial.

​L'affirmation de la FSSPX : L'œcuménisme conduit au syncrétisme et nie le dogme « Hors de l'Église, point de salut ».

​La meprise de la fsspx : La théologie catholique anté-conciliaire distinguait l'appartenance visible au corps de l'Église (les membres) et l'appartenance invisible à l'âme de l'Église (la grâce). Le Concile a approfondie cette question. Dans le monde ouvert d'aujourd'hui, les catholiques rencontrent des orthodoxes, des protestants, et voient objectivement qu'il y a de bonnes choses qui portent du fruits dans leur tradition ( les sacrements, la tradition spirituelle, la Parole de Dieu, la morale, etc). Le Concile reconnaissant des « éléments d'ecclésialité » hors des frontières de l'Église ne se dilue pas ; au contraire elle se dilate, elle reconnaît les éléments de l'unique Église du Christ et qui lui appartiennent de droit là où ils se trouvent. Leur force vient uniquement de la plénitude de grâce de l'Eglise catholique à laquelle ils sont invisiblement liés. La FSSPX, en restant fixée sur une théologie du « retour » exclusif, ignore l'amplitude de la richesse de l'Eglise catholique qui dépasse les frontières de son corps visible pour déborder de sa plénitude en tout ce qui est bon et vrai chez nos frères séparés.

​Le Paradoxe de l'Autorité : Le Libre-Examen Traditionnaliste
​C'est ici que l'incohérence est le plus flagrant.
​En se faisant les juges de la conformité d'un concile œcuménique d'Eglise et du magistère de six Papes à la Tradition passée, les membres de la Fraternité, qui sont essentiellement de simples prêtres appartenant à l'Eglise enseignée, s'octroient une autorité supérieure au Successeur de Pierre.
​Le catholicisme repose sur l'autorité divine de l'Eglise enseignante et son Magistère vivant. Séparer la Tradition de l'autorité qui a charge de la transmettre et de l'interpréter ici et maintenant, c'est adopter une méthode de "libre-examen" structurellement identique à celle du protestantisme et des libres penseurs. On ne peut se réclamer de la Tradition tout en rejetant l'instance qui en à la charge et qui la garantit (Lumen Gentium).

L'impasse du Catholicisme "hors-sol"
​La conception de la FSSPX est incomplète( JP2) car elle ampute l'Église de son historicité et de sa dimension pneumatologique ( son assistance perpétuelle par le Saint-Esprit, qui est l'âme de l'Église et qui la guide vers sa plénitude)) . En voulant sauver la "coquille" de la chrétienté latine du XIXe siècle, elle en vient à perdre la capacité de l'Évangile à s'incarner dans toutes les cultures et à vivifier toutes les époques.
​La Tradition n'est pas un monument que l'on contemple et que l'on répète à l'infini, c'est une vie que l'on transmet. En refusant le développement organique et vivant de Vatican II, la Fraternité ne préserve pas la Tradition, elle en fabrique un simulacre immobile, gelée en 1962. La Tradition semble être pour le Lefebvrisme une sorte de fixisme anachronique.
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Lux Æterna

Pape François, discours aux participants du congrès promu par l'Athénée pontifical Sant'Anselmo, le 4 mai 2022.
​« La tradition est la vie de ceux qui nous ont précédés et qui continue. Le traditionalisme est leur mémoire morte. De la racine à l'arbre, ainsi — disent les botanistes — vient la sève. Mais si tu ne fais pas cela, tu resteras figé. La tradition n'est pas un musée, elle n'est pas gardée dans des bocaux, la tradition est la sève vivante qui fait avancer, en faisant grandir. »
Jean-Paul II, dans sa Lettre apostolique Ecclesia Dei du 2 juillet 1988:
​« À la racine de cet acte schismatique, on trouve une notion incomplète et contradictoire de la Tradition. Incomplète parce qu'elle ne tient pas suffisamment compte du caractère vivant de la Tradition qui [...] se poursuit dans l'Église sous l'assistance de l'Esprit Saint. »
Benoît XVI, discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005:
​« La Tradition n'est pas une transmission de choses ou de paroles, une collection de choses mortes. La Tradition est le fleuve vivant qui nous relie aux origines, le fleuve vivant dans lequel les origines sont toujours présentes. »