Ne vivre jamais pour soi, idéal du Chrétien.
Où trouver, en effet, ces âmes fortes qui dans tous les mouvements s’élèvent au-dessus de tout ce qui les environne et au-dessus d'elles-mêmes, renoncent aux plaisirs des sens, se privent des commodités de la vie, et usent de ce monde comme n’en usant pas? Qu’il est rare de trouver de ces athlètes parfaitement dépouillés, sur lesquels le monde, la
chair et toutes les puissances de l’enfer n’ont aucune prise pour les renverser ni pour les ébranler ! Ce sont aujourd’hui autant de miracles que ces anges terrestres, ou ces hommes célestes, qui, cachés en Dieu comme dans une solitude inaccessible à toutes les créatures, jouissent sans cesse de lui, et représentent aux yeux du monde la vie des bienheureux, si néanmoins le monde, indigne de les posséder, n’était pas aussi incapable de discerner une si haute perfection et un si grand bonheur.
Courage donc, âme fidèle ! Ce n’est pas à une triste et honteuse pauvreté qu’on vous exhorte, mais à un dégagement noble et délicieux. Vos attachements font votre esclavage, et votre esclavage ne peut faire que votre malheur. Si l’on vous demande tout pour cette perle évangélique, c’est qu’elle vaut elle seule plus que tout le reste : toutes les richesses de la terre, tous les honneurs du monde, tous les plaisirs du corps, tout l’éclat des talents, ne sont auprès d’elle que de l’ordure, du limon et des amusements puérils; et même presque tous les autres biens spirituels, les pratiques de piété , les austérités corporelles, les autres vertus morales ne sont pas comparables à ce renoncement parfait et tout apostolique, dont saint Pierre ose bien demander au Sauveur quelle pourra être la récompense; à quoi ce bon maître répond parla promesse d’une place non-seulement parmi les saints, mais parmi les juges mêmes des saints. On vous appelle à une vertu sublime? Ne craignez rien. Elle n’a pas moins de sûreté que d’élévation, ou plutôt, hors d’elle il n’y a aucune véritable assurance, mais des agitations continuelles et de fréquents dangers. Tandis que notre amour-propre se répand sur une infinité d’objets comme par autant de branches, nous sommes le jouet de tous les vents du siècle. Otez tout ce branchage orgueilleux, et vous jouirez de l’immobilité au milieu des plus violents orages.
Ne regarder que Dieu, c’est une vie évangélique; ne regarder que les créatures, c’est une vie animale; ne regarder que soi-même, c’est une vie diabolique. Choisissez. La délibération vous fait horreur. Le mélange de choses si opposées pourrait-il ne pas vous en faire? Craindriez-vous d’être trop à Dieu, qui veut être tout à vous si vous voulez être tout à lui? Si vous saviez combien, par cet entier renoncement, vous serez agréable à sa divine majesté, terrible aux démons, édifiant pour le prochain, combien votre vie sera heureuse et votre mort tranquille, combien vous vous épargnerez de tentations et vous pratiquerez de vertus, combien vous abrégerez votre purgatoire et vous enrichirez votre couronne, l’on ne vous verrait pas disputer ainsi pour une bagatelle entre la grâce et la cupidité. Car, je le dis encore, et encore je crains de ne pas le dire assez, c’est souvent un rien qui nous arrête après que nous avons renoncé aux grands objets. Le solitaire tient quelquefois plus à un vil animal domestique qu’un grand pape à toute la gloire et à toute l’opulence du souverain pontificat. L’amour propre sait bien changer l’objet sans changer lui-même. Il se retranche et se renferme tout entier dans un coin du cœur, il se rapetisse sans se mutiler, il sait souffrir le besoin et vivre de peu dans sa retraite, en attendant le moment favorable de regagner le terrain et de se remettre dans l’abondance. Vous n’avancerez votre édifice intérieur qu’à proportion de votre dépouillement, quand il ne vous restera plus rien, vous y mettrez le comble. Pour les édifices matériels il faut de grands préparatifs et beaucoup de dépenses : pour celui-ci, la pauvreté et le dénûment en sont les matériaux; la confiance en Dieu et sa grâce, avec notre coopération, les mettent en œuvre. Celui qui, avant de commencer, ne se propose pas un dépouillement total, ou qui ensuite n’a pas le courage de l’exécuter, ne fait, dit le Sauveur, qu’un ouvrage imparfait et ridicule, qui lui attire la dérision et le mépris. Eprouvez-vous donc sur tout ; ne vous dissimulez rien, ne vous passez rien. Le plus petit détail n’est pas, devant Dieu, d’un petit mérite. Il n’est désagréable qu’à l’orgueil, qui ne veut que de grands objets, et à l’amour-propre, qui craint d’être découvert dans les plus petits. Veillez sans cesse, pour empêcher que ce dernier ne vous dérobe une partie de votre sacrifice ; mais priez encore plus pour éviter ses surprises et pour résister à ses violences : car, quoique toute sagesse vienne de Dieu, le parfait dénûment est singulièrement un ouvrage de la prière et de la grâce.
Pere Ambroise de Lombez. "Traité de la paix intérieure".