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shazam

Bénédiction, Daniel Varoujan
Bénédiction
Laisse-moi mettre dans tes mains, une poignée de blé,
Mon fils, mon fils vaillant, mon ceinturon.
Que dans tes bras de laboureur,
Chante le sang de vingt taureaux ;
Puisses-tu dresser (tu as la taille d’un sapin)
Les colonnes de vingt maisons !
Quand tu disperseras ton grain avec tes dix doigts seulement,
Que ta récolte soit nombreuse, autant que les étoiles !
Laisse-moi verser sur ta tête, une poignée de blé,
Mon petit-fils, mon cher enfant, mon bâton printanier.
Que sur ton front se gravent cent cantiques pleins de sagesse ;
Que soit posé sur tes épaules, le tabernacle de la pureté.
Lorsque tu visiteras ton troupeau,
Que vers ta main d’orge remplie,
Mille brebis tendent le cou !
Laisse-moi répandre sur tes cheveux, une poignée de blé
Ma petite-fille, ma rose, couronne de ma tombe.
Que sur tes joues chaque printemps, de jeunes pavots resplendissent !
Et chaque été, que dans tes yeux, tremblent de nouvelles clartés !
Lorsque tu planteras une branche de saule
Qu’il te soit donné en avril, de jouir de son ombre verte !
Laisse-moi semer en ton sein une poignée de blé,
Ma jolie belle-fille, mes lointaines amours ;
Qu'un riche rang de blés comble le sillon de ta couche
Que dans le berceau que tu berce les martins dorment glorieux !
Quand tu traieras quarante vaches
Que dans tes seaux le lait se caille de lait brillant nouveau trésor!
Que pleure sur nos têtes une poignée de blé
Ma bien-aimée, ma douce vieille,
Puisse le soleil de l’automne, ne pas geler dans la neige de nos cheveux…
Que notre bougie ne s’éteigne, parmi les colonnes de marbre,
Quand nous serons au cimetière,
Que la terre, ma douce vieille, dessous nos corps, soit un peu molle…
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Bénédiction, de Daniel Varoujan, lecture par Jean Martin.
Tiré de « Arménie : une histoire riche et tragique », Les Nuits de France Culture, 01/06/2020 Les samedis de France Culture - La légende arménienne (1ère diffusion : 09/01/1971).
Daniel Varoujan est considéré comme un des plus grands poètes de la littérature arménienne occidentale. Il a publié quatre recueils de poésies : "Frissons", "Le Cœur de la race", "Chants païens" et "Le Chant du pain". Pour les Arméniens il incarne le poète-martyre.
Dans la nuit du 11 avril 1915 (correspondant au 24 avril, en calendrier grégorien), il est arrêté avec les intellectuels arméniens de Constantinople. Déporté dans les déserts, il est sauvagement assassiné le 23 août.

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Cimetière de Noradouz en Arménie, à 90 km au nord d'Erevan, la capitale arménienne.