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François : "Gardez vivant l'esprit d'Assise".

Construire la fraternité universelle l’œil fixé sur une chimère.

A l’occasion de la rencontre internationale de prière pour la paix organisée à Paris par la communauté de Sant’Egidio du 22 au 24 septembre 2024, le pape François a adressé depuis Rome un message à tous les participants.

Voir aussi : Conférence sur le pontificat de François.

La communauté de Sant’Egidio est née à Rome, en 1968. Elle est devenue au fil du temps une association humanitaire pacifiste puissante, capable de mener des actions internationales humanitaires et diplomatiques.

C’est elle qui est à l’origine de la réunion œcuménique et interreligieuse d’Assise, en 1986. Depuis, cette association de fidèles reconnue par l’Eglise organise chaque année des rencontres dans le même esprit. « L’esprit d’Assise » se conjugue avec « l’esprit de 1968 », expliquait-on à l’occasion des cinquante ans de l’organisation, le 14 octobre 2018 à Bologne.

Ce jour-là, son fondateur, Andrea Riccardi, exposait le but poursuivi par les réunions annuelles de dialogue entre les religions et les cultures. Selon lui, la globalisation mondiale est vouée à l’échec s’il manque « une unification spirituelle à atteindre par le dialogue ».

Les religions « souvent n’ont pas perçu la globalisation comme une aventure de l’esprit » au point que le monde global n’a pas apporté la paix, mais a produit des guerres. Ainsi le dialogue des cultures et des religions est-il censé assurer l’harmonie et la paix d’une situation mondiale et anthropologique en marche vers l’unité. « Il faut construire ensemble des ponts de paix ».

La démocratie, les droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort, l’accueil des migrants, la promotion de la dignité humaine, le dialogue interreligieux et la prière, la solidarité entre les générations, l’environnement, le désarmement sont les principaux axes de cette construction. Les religions ont ainsi pour rôle l’animation spirituelle de la globalisation heureuse.

C’est en somme le Mouvement d’Animation Spirituelle de la Démocratie Universelle (M.A.S.D.U.) que l’abbé Georges de Nantes avait décrit dès 1965 à partir des déclarations du pape Paul VI : au lieu de l’Eglise, l’humanité ; au lieu de l’Evangile, la charte des droits de l’homme ; au lieu du royaume de Dieu, la démocratie universelle.

Le message du pape

Dans son message, le souverain pontife salue avec effusion les participants de la réunion de Paris et particulièrement la communauté Sant’Egidio qui « continue de garder vivant l’esprit d’Assise ». Il cite le pape Jean-Paul II dans son discours lors de cette toute première réunion interreligieuse pour la paix qui se déroula dans la ville de saint François, le 27 octobre 1986.

Le pape François loue « l’Esprit d’Assise » qu’il invoque, de même qu’il se réfère au « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune » qu’il a lui-même cosigné avec le grand imam de la mosquée du Caire, le 4 février 2019.

Plus que jamais, explique le pape, le monde a besoin que « les hommes et les femmes de cultures et de confessions différentes » travaillent « pour la paix et la fraternité universelle » et pour « défendre la justice dans la société ». Cette fraternité humaine universelle est la condition pour « imaginer la paix », thème de la rencontre.

D’où cette phrase du successeur de Pierre : « Il y a besoin de se rencontrer, de tisser des liens fraternels et de se laisser guider par l’inspiration divine qui habite toute foi, pour imaginer ensemble la paix entre tous les peuples ». Et d’insister : « Dieu a remis entre nos mains son rêve pour le monde, à savoir : la fraternité entre tous les peuples ».

L’inspiration divine habite-t-elle toute foi ?

Comment le successeur de Pierre peut-il écrire que « l’inspiration divine habite toute foi », c’est-à-dire toute croyance religieuse, sans renier du même coup la foi divine et catholique, la foi théologale, celle qui a pour objet l’unique vrai Dieu, en dehors duquel nul ne peut être sauvé (Ac 4, 12), celle qu’il a reçu mission de confirmer chez ses frères (cf. Lc 22, 32) ?

Est-ce que désormais il faudrait tenir comme divinement inspiré le talmud, le coran ou le tripitaka ? Toute croyance est-elle également bonne et respectable, la vraie comme les fausses, celle des enfants de Dieu et celles des enfants de Bélial, de Shiva ou de la Pachamama ?

On répondra que le pape n’entend nullement renier sa propre foi en Jésus-Christ. Pourtant, en mettant sur le même pied toutes les croyances de toutes les religions du monde, il ravale la vérité divine et révélée au rang d’une simple opinion, une option parmi d’autres.

Telle n’était pas la conviction de saint Pierre, le premier pape, qui expliquait aux Juifs, ses compatriotes : « C’est lui [Jésus-Christ de Nazareth, que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité des morts], la pierre rejetée par vous les constructeurs, qui est devenue tête d’angle. Et le salut n’est en aucun autre, car il n’est sous le ciel aucun autre nom donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac. 4, 11-12).

Jamais l’Eglise n’a tenu pour divinement inspirées les croyances des païens, des infidèles ou des hérétiques. Au contraire, elle y a vu toujours la marque de Satan et des puissances des ténèbres : « Tous les dieux des nations », de ceux qui n’ont pas la vraie foi, « sont des démons » (Ps 95, 5).

A l’époque moderne, le pape Léon XIII dénonçait en particulier le travail de la franc-maçonnerie, qui tend « à accréditer la grande erreur du temps présent, laquelle constitue à reléguer au rang des choses indifférentes le souci de la religion, et à mettre sur le pied de l’égalité toutes les formes religieuses. Or, à lui seul, ce principe suffit à ruiner toutes les religions, et particulièrement la religion catholique, car, étant la seule véritable, elle ne peut sans subir la dernière des injures et des injustices, tolérer que les autres religions lui soient égalées » (encyclique Humanum genus, 20 avril 1884).

Bien qu’ils s’en défendent, par leur caution à ce genre d’événements que sont les réunions interreligieuses, les papes actuels favorisent un relativisme pratique et une forme d’indifférentisme entre les religions.

Surtout, ils manquent à leur devoir de professer la vraie foi : « Il n’y a qu’un seul Seigneur, une foi, un baptême, un Dieu, Père de tous, qui est au-dessus de tous, qui agit par tous, qui est en tous » (Ep. 4, 5-6) un seul Dieu le Père et « un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes » (1 Co. 8, 5).

Mgr Lefebvre fustigeait cette collusion des autorités romaines avec les idéaux maçonniques et socialistes, « au service d’un communisme mondial à teinte religieuse » (Itinéraire spirituel, prologue).

L’Eglise, la paix et la fraternité universelle

Le but que se fixe le pape François dans son message rejoint l’utopie malsaine que dénonçait déjà le pape saint Pie X dans une lettre aux évêques de France à propos des démocrates chrétiens du Sillon, le mouvement de Marc Sangnier.

Dans cette lettre intitulée Notre Charge apostolique et datée du 25 août 1910, le pape Sarto démasque les modernes utopistes qui se payent de mots en faisant « miroiter pêle-mêle et dans une confusion séduisante les mots de liberté, de justice, de fraternité et d’amour, d’égalité et d’exaltation humaine, le tout basé sur une dignité humaine mal comprise ».

« Non, continue saint Pie X, il n’y a pas de vraie fraternité en dehors de la charité chrétienne, qui, par amour pour Dieu et son Fils Jésus-Christ notre Sauveur, embrasse tous les hommes pour les soulager tous et pour les amener tous à la même foi et au même bonheur du ciel. En séparant la fraternité de la charité chrétienne ainsi entendue, la démocratie, loin d’être un progrès, constituerait un recul désastreux pour la civilisation.

Car si l’on veut arriver, et Nous le désirons de toute Notre âme, à la plus grande somme de bien-être possible pour la société et pour chacun de ses membres par la fraternité, ou, comme on dit encore, par la solidarité universelle, il faut l’union des esprits dans la vérité, l’union des volontés dans la morale, l’union des cœurs dans l’amour de Dieu et de son Fils, Jésus-Christ. Or, cette union n’est réalisable que par la charité catholique, laquelle seule, par conséquent, peut conduire les peuples dans la marche du progrès, vers l’idéal de la civilisation. »

Toute autre voie serait biaisée, fausse et illusoire : « pas de vraie civilisation sans civilisation morale, et pas de vraie civilisation morale sans la vraie religion : c’est une vérité démontrée, c’est un fait d’histoire ».

Le projet de « paix et de fraternité universelle de tous les peuples » dont rêve François après Jean-Paul II ruine la charité missionnaire de l’Eglise et corrompt la vérité de l’Evangile et de la religion catholique. Comment en est-on arrivé là ?

L’aboutissement de 60 ans de dérive : la révolution de Vatican II

Le message du pape François s’inscrit d’abord dans la continuité du concile Vatican II. Celui-ci a repris certains idéaux condamnés du Sillon en mettant l’Eglise au service de l’humanité et de la construction d’une fraternité universelle.

Ainsi la constitution pastorale Gaudium et spes affirme-t-elle : « en proclamant la très noble vocation de l’homme et en affirmant qu’un germe divin est déposé en lui, ce saint Synode offre au genre humain la collaboration sincère de l’Eglise pour l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à cette vocation » (n°3, 2).

Ainsi la déclaration Dignitatis humanae justifie-t-elle le droit à la liberté religieuse comme un droit naturel et positif, fondé sur la dignité humaine, permettant de répandre et de diffuser n’importe quelle religion, au motif « que les peuples sont aujourd’hui portés à s’unir toujours davantage [et que] des relations plus étroites s’établissent entre populations de culture et de religion différentes » (n°15).

De plus, toujours au nom des mêmes idéaux et des mêmes utopies, les Pères conciliaires ont révisé leur jugement sur les fausses religions. D’abord vis-à-vis des autres communautés chrétiennes : le décret sur l’œcuménisme Unitatis redintegratio affirme que « l’Esprit du Christ ne refuse pas de se servir d’elles comme de moyens de salut » (n°3) et met en valeur « tout ce qui est accompli par la grâce de l’Esprit-Saint dans nos frères séparés » (n°4).

Enfin vis-à-vis des religions non chrétiennes : la déclaration Nostra ætate s’engage, « au nom de la dignité humaine », pour « la fraternité universelle excluant toute discrimination » (n°5).

L’esprit d’Assise ou l’accélérateur de la révolution

La geste d’Assise fut pour Jean-Paul II « une illustration vivante du concile Vatican II », et comme la réalisation de son rêve de construire « un avenir de paix et de prospérité pour tous », de réaliser « le rêve de l’unité de la famille humaine ».

L’esprit d’Assise, expliquait-il, « encourage les religions à offrir leur contribution à ce nouvel humanisme dont le monde contemporain a tant besoin ». Cet humanisme consiste dans « une nouvelle façon de se regarder les uns les autres, de se comprendre, de penser au monde et d’œuvrer pour la paix. » (Jean-Paul II au cardinal Kasper, 3 septembre 2004).

Il s’agit de construire la « civilisation de l’amour », « fondée sur les valeurs universelles de la paix, de la solidarité, de la justice et de la liberté », « où il n’y ait plus de place pour la haine, la violence ou l’injustice » (message du 12 novembre 1986).

La civilisation de l’amour réunira ainsi tous les croyants, de n’importe quelle confession ou même sans confession, et aussi les adeptes de toutes les philosophies, même athées, du moment que tous s’entendent autour de la dimension transcendante de la personne humaine, véritable fondement de cette nouvelle humanité en marche. Justice, paix, solidarité, liberté en sont les maîtres mots (encyclique Tertio millenio adveniente, n°52). Le pape François y ajoute l’environnement, l’accueil des migrants, les périphéries androgames et la synodalité.

Aujourd’hui

Il est évident que le pape François s’inscrit dans les traces de ses prédécesseurs, particulièrement Paul VI et Jean-Paul II, les papes qui ont mis en œuvre le concile Vatican II et l’ont sans doute compris mieux que tout autre.

Mais il les dépasse, comme Jean-Paul II avait en son temps dépassé Paul VI, osant lancer la dynamique de « l’esprit d’Assise ». François ajoute sa touche personnelle, faisant céder les dernières digues et tout ce que les textes mêmes du Concile semblaient vouloir écarter, comme le pluralisme doctrinal ou l’indifférentisme strict, égal et non différencié. (La néo pastorale de François (2))

Revenons à saint Pie X, si clairvoyant il y a un siècle. Son diagnostic était sans appel : il voyait parmi tant d’agitation le signe « du grand mouvement d’apostasie organisé, dans tous les pays, pour l’établissement d’une Eglise universelle qui n’aura ni dogmes, ni monarchie, ni règle pour l’esprit, ni frein pour les passions ».

Mais il fallait craindre pire, expliquait encore le saint pape. « Le résultat de cette promiscuité en travail, le bénéficiaire de cette action sociale cosmopolite ne peut être qu’une démocratie qui ne sera ni catholique, ni protestante, ni juive ; une religion [car il s’en agit d’une] plus universelle que l’Eglise catholique, réunissant tous les hommes devenus enfin frères et camarades… » : « On ne travaille pas pour l’Eglise, on travaille pour l’humanité ».

L’exaltation des bons sentiments, une forme de « mysticisme philosophique, mêlé d’une part d’illuminisme, les ont entraînés vers un nouvel Evangile ». C’est ainsi que nos modernes apôtres entendent construire une fraternité universelle dont les fondements ne sont plus ceux de la cité catholique.

Et saint Pie X de conclure : cette cité catholique, « il ne s’agit que de l’instaurer et la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété : omnia instaurare in Christo ».

L’impiété et l’utopie malsaine, telles sont en définitive les caractéristiques de la fraternité universelle du pape François.

Source : Construire la fraternité universelle l’œil fixé sur une chimère
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